Revue de presse : le choc du pétrole à 100 $


jack.barron

En ayant atteint, quelques jours à peine après la nouvelle année, le cap symbolique des 100 $ le baril de pétrole dessine les contours de la société qui nous attend : énergie onéreuse, groupes pétroliers qui développent des gisements désormais rentables mais super polluants, ménages les plus modestes qui trinquent, opportunité pour dessiner une nouvelle politique énergétique et donc environementale...

Revue de presse :

LIBERATION : "Le baril de brut à 100 $ est le maximum que l'on puisse supporter"

Ex-président de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), Pierre Radanne prône un système de taxation à contre-cycle qui permettrait de faire face aux flambées du pétrole.

Ce franchissement du seuil des 100 dollars va-t-il changer la donne ?

Le côté symbolique est important mais il n’y a là rien de nouveau qui viendrait modifier la situation actuelle. Car les fondamentaux restent les mêmes. La consommation mondiale ne cesse de croître sous l’impulsion de ces deux pays émergents que sont la Chine et l’Inde. Il faut bien avoir en tête que la population de chacun de ces pays est équivalente à celle de la totalité des pays industrialisés. C’est une incroyable poussée de développement qui tire le marché pétrolier. Par ailleurs, on n’a pas fait de découverte pétrolière majeure depuis trente ans. Les nouveaux gisements sont souvent dans des conditions d’accès et de transport difficiles. Et la situation au Moyen-Orient ne s’améliorant pas, les investissements ne risquent pas de repartir. Ajoutez à cela le fait que la vente d’hydrocarbures constitue pour la Russie et les pays de l’ex-URSS la sortie de la décadence, d’où une renationalisation de fait du secteur de l’énergie. Ce sont là des tendances lourdes qui font que le prix du baril va rester élevé.

Quant aux pays les plus pauvres, ils sont carrément en train de boire le bouillon. Certains ne peuvent plus payer leur facture pétrolière. C’est pour eux un recul économique gravissime. Par ailleurs, dans les années 70, les Etats occidentaux avaient réagi très vite à la crise pétrolière. Depuis que le pétrole a recommencé à grimper, en 2003, ils sont complètement passifs. Les constructeurs automobiles, par exemple, n’ont rien fait pour réduire la consommation des véhicules. Les premières décisions positives datent du Grenelle de l’environnement, en octobre, avec notamment le bonus-malus sur les voitures polluantes. C’est bien, mais trop tardif.

Un baril à 200 dollars dans dix ans est-il envisageable ?

Je crois que le niveau actuel est le maximum supportable. Car si le baril continue à grimper, la demande mondiale va s’étrangler et du coup se tasser, et un équilibre va être retrouvé.

Un pétrole cher peut aussi forcer les gens à changer de comportement…

Les agriculteurs, les pêcheurs, les transporteurs prennent de plein fouet la hausse du carburant. Ils risquent de déposer le bilan. Ce qu’il faut, c’est que les politiques publiques, en Europe et en France, mettent en place un système de taxation à contre-cycle : quand le prix du pétrole baisse - ce qui arrive régulièrement -, l’Etat maintient les prix élevés et empoche la différence pour faciliter tous les projets d’économie d’énergie - avec l’aide des banques - ou pour aider les secteurs les plus touchés. Il ne faut surtout pas se démobiliser quand les prix redescendent, comme dans les années 90. Il faut soutenir les politiques d’économie d’énergie sur la durée par un signal que seul l’Etat peut donner.

LE MONDE : "Baril à 100 dollar, le monde s'installe dans l'ère du pétrole cher"

Les marchés pétroliers n'ont pas été longs à donner la tendance de l'année 2008 : au cours de la première journée de cotation à New York, mercredi 2 janvier, le baril de brut léger américain (light sweet crude) pour livraison en février a franchi la barre des 100 dollars avant de se replier pour terminer la séance à 99,62 dollars, soit une hausse de 3,64 dollars en quelques heures. Autre cours historique : celui du prix de l'once d'or, qui a atteint, jeudi 3 janvier, 863,11 dollars à Londres, effaçant là aussi son record de 1980.

Comment analyser cette brusque poussée de fièvre sur les marchés de New York et de Londres, où le baril de brent de la mer du Nord a lui aussi atteint un sommet (97,84 dollars en clôture) ? Les experts l'expliquent par la baisse continue des stocks de brut aux Etats-Unis depuis deux mois et la faiblesse persistante du dollar, qui rend le pétrole moins cher pour les investisseurs non américains. Mais aussi par le nouvel attentat, mercredi, en Algérie et le regain de violence au Nigeria, deux grands pays producteurs d'or noir.Sans crise politique majeure ni menace imminente sur l'approvisionnement des pays industrialisés, le prix du brut a augmenté de 57,2 % en 2007, un choc partiellement amorti en Europe par la vigueur de l'euro face au dollar.

De nombreux facteurs semblent réunis cependant pour un recul des cours en 2008 : offre certes tendue mais suffisante pour répondre à la demande, climat géopolitique à la détente (notamment en Iran), baisse de la croissance économique et donc du surplus de la demande pétrolière. Les cabinets spécialisés, les financiers et les industriels s'accordent à dire que l'époque du pétrole bon marché est révolue et que le monde est entré dans une ère de l'énergie chère.

La facture énergétique globale ne cesse d'augmenter. Et même d'atteindre des niveaux insupportables pour de nombreux pays en développement privés de toutes ressources en hydrocarbures. En France, la facture pétrolière représentait 4 % du produit intérieur brut (PIB) en 1980. Elle était tombée à moins de 1 % en 1998 avant de remonter à un peu plus de 2 % en 2006. Dans ce contexte, elle s'est considérablement alourdie ces dernières années pour atteindre en 2006 près de 40 milliards de dollars. La demande de pétrole est, en effet, peu "élastique" au prix puisque les deux tiers du brut consommé dans le monde le sont dans les transports, un secteur où il n'existe pas encore de véritable alternative à l'essence et au gazole en dépit du développement des agrocarburants dans certains pays (Brésil, Etats-Unis) et des véhicules hybrides (essence-électricité).

Contrairement aux années 1970, l'envolée des prix pétroliers n'a pas entraîné de récession car cette flambée a été en partie alimentée par la vigueur de la croissance mondiale et la demande des pays émergents (Chine, Inde, Moyen-Orient). Mais elle a contribué à nourrir l'inflation et limite désormais lamarge de manoeuvre des banques centrales pour baisser les taux d'intérêts et limiter ainsi les effets de la crise des subprimes sur l'économie mondiale.

RUE 89 : "Vive le pétrole à plus de 100 $ ?"

Les prix du pétrole à plus de 100 dollars? Mais c'est une très bonne nouvelle, entend-on ici ou là. Pensez, expliquent ceux qui défendent ce paradoxe: le pétrole cher, c'est le début de la fin d'un produit qui mine notre environnement. C'est une incitation puissante à changer ses habitudes de consommation; à économiser l'énergie; à investir dans le solaire, l'éolien, la biomasse, l'hydrogène; à transporter les marchandises par rail plutôt que par camion; à construire des pistes cyclables... C'est la seule façon de mettre un coup d'arrêt au réchauffement suicidaire de la planète, et de contenir la montée des océans: la flambée des prix réussira là où les hommes ont échoué. Pour sauver l'environnement, ces derniers n'ont-ils pas enchaîné en vain, depuis plus de 30 ans, conférence sur conférence, sans aucun résultat tangible? Le pétrole cher, c'est l'occasion de refaire le monde!

Ceux qui se réjouissent ainsi n'ont peut-être pas tort, dans une vision rêvée de notre vie à long terme. Mais gare à ne pas être trop béat! La réalité est, pour l'instant, loin de correspondre à leur raisonnement.

D'abord, les industriels ne réagissent pas toujours à la flambée des prix comme on pourrait le souhaiter. Plutôt que de mettre le cap vers des énergies nouvelles, les groupes pétroliers mettent les bouchées doubles pour forer, toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus sale.

Ensuite, très concrètement, la cherté du pétrole a des conséquences dramatiques pour les ménages les plus vulnérables. En France, les pêcheurs ne sont pas les seuls concernés. Le sont tous ceux qui se chauffent au fuel ou au gaz, tous ceux qui, en zone rurale notamment, ne peuvent pas se passer de voiture. Pour les familles pauvres, la hausse des prix du pétrole est un cauchemar. L'Etat doit intervenir pour les aider à s'y adapter. Pas forcément en baissant les taxes sur le fuel ou l'essence. Le gouvernement peut aussi aider au financement de l'isolement des maisons, à l'achat de véhicules qui consomment peu, à l'équipement de chauffe-eau solaires...

Dans le domaine de l'environnement, comme ailleurs, il n'existe pas de "main invisible" qui résoudrait, par la simple magie de l'évolution d'un prix, tous les problèmes. Les cours du pétrole, assurent les experts, vont continuer à grimper. Avant de pouvoir crier "vive le pétrole cher", il faut s'assurer que les gouvernements s'engagent à accompagner, en y mettant les moyens, ce changement d'ère.

LE FIGARO :  "Le troisième choc pétrolier"

Le baril de brut a dépassé hier pour la première fois de son histoire les 100 dollars avant de se replier à la clôture de Wall Street à 99,18 dollars. La baisse des stocks de pétrole aux États-Unis à leur bas niveau depuis trois ans y a contribué.

«On est vraiment entré dans une ère du pétrole cher», assurait hier la ministre de l'Économie et de l'Emploi, Christine Lagarde. Et toute l'Europe le ressentira malgré l'euro fort. «Si ces niveaux (de cours) très élevés se maintiennent, cela aura forcément un impact sur l'économie», a insisté hier la porte-parole de la Commission en charge des Affaires économiques, Amelia Torres. La Commission européenne tablait début novembre sur une croissance de 2,2 % dans la zone euro en 2008. À la lumière des dernières informations, ce sera sans doute moins.

L'impact pour l'économie américaine risque d'être encore plus important. Pour les consommateurs, un maintien du baril à 100 dollars pourrait se traduire par un prix du gallon d'essence (3,8 l) à 4 dollars au printemps. Or le prix moyen actuel, de 3,05 dollars, leur paraît déjà très élevé. Il dépasse effectivement de 31 % ce qu'ils payaient il y a un an. Reste à savoir si le nouveau record du prix du pétrole n'est que l'effet passager d'une bulle spéculative ou le symptôme d'un déséquilibre durable entre l'offre et la demande. Le sujet fait débat. «Il n'y a pas de pénurie. Je viens de consulter un vendeur saoudien, il m'affirme qu'il ne refuse aucun client , assure Pierre Terzian, rédacteur en chef de Pétrostratégies. La production en Irak a dépassé le niveau d'avant la guerre alors que les attaques ont diminué de 62 % selon les statistiques du Pentagone», confie le spécialiste.

Aujourd'hui, les capacités excédentaires de l'Opep se montent à 3 millions de barils/jour et devraient atteindre à 5 millions fin 2008 selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). C'est plutôt rassurant comparé à l'année 2005, pendant laquelle la capacité excédentaire était tombée à un demi-million de barils/jour pour un cours du brent deux fois moins élevé qu'aujourd'hui. L'attaque de mardi par des hommes armés de deux postes de police et d'un hôtel à Port Harcourt, au Nigeria, a semé la panique dans les marchés. Le Nigeria produit en effet 2,1 millions de barils.

Le rôle des marchés financiers, notamment des hedge funds, n'explique pourtant pas totalement la flambée actuelle, estime Frédéric Lasserre, analyste matière à la Société générale. «La demande croît historiquement de manière hors norme, rappelle-t-il. Si, d'ici cinq ans, l'offre de pétrole n'a pas augmenté ou la demande n'a pas diminué, les pays consommateurs devront affronter un vrai problème de rareté. Et le marché continuera donc de réagir de la façon actuelle aussi longtemps qu'il ne percevra pas de signe tangible de rééquilibrage à moyen terme entre l'offre et la demande.» L'inflation mondiale contribue également à alimenter la hausse des hydrocarbures. «Les investisseurs tendent en effet de plus en plus à faire jouer à l'or noir le même rôle de valeur refuge que l'or métal», analyse Frédéric Lasserre.