Etyc : Bonjour Philippe Rekacewicz. Le cartographe est-il le dessinateur des réalités du monde ?
Philippe Rekacewicz : On considère à tord les cartographes comme de simples techniciens. Le statut de l’objet technique de la cartographie est ambigu. Dans le MONDE diplomatique de février 2006 je précisais cela. « La carte géographique n’est pas le territoire. Elle est tout au plus une représentation ou une ‘perception’. La carte n’offre aux yeux du public que ce que le cartographe (ou ses commanditaires) veut montrer. » Il n’existe pas de représentations officielles, admises par tous, du découpage politique du monde. La carte est toujours subjective. Et le tracé des frontières est la partie la plus délicate du métier. Doit-on mettre une frontière entre le Maroc et le Sahara occidental ? Les frontières africaines correspondent-elles à la réalité ?
Etyc : Le cartographe n’est donc pas un simple exécutant, c’est un individu engagé.
Philippe Rekacewicz : La cartographie au Monde diplomatique est différente d’avec la presse générale. Ici, nous avons voulu hisser la cartographie au rang éditorial. Elle joue un rôle d’information, avec les intentions politiques que cela peut comporter. Le cartographe contemporain utilise les bases de la cartographie et les mêle à un vrai travail de recherche, un fil directeur, pour exprimer des idées. Le public a un accès plus direct à la carte qu’au texte. Pour cela elle doit être brutale, expressive. Et refléter les intentions de son créateur.
Etyc : La cartographie est donc un art…
Philippe Rekacewicz : La carte vend du spectaculaire, du dramatique… Il y a une recherche de design graphique. Les couleurs, les mouvements des flèches, les formes font parler la carte. C’est le rouge pour les méchants, le bleu pour les gentils. La cartographie se trouve entre l’application et la recherche. On recherche de nouvelles formes de représentations visuelles en fonction de notre fil de pensée, des sentiments que l’on veut exprimer. Le cartographe doit être iconoclaste.
Etyc : Tout cette recherche explique les 13 mois de travail pour la réalisation de l’Atlas environnement. Mais ça reste court pour tout inventer. Quelles sources sont assez fiables finalement ?
Philippe Rekacewicz : « Chacun a sa vérité et ses arguments, mais il n’existe ni ‘règles’ ni ‘autorité’ délivrant des solutions faciles. » L’ONU « reste l’institution la plus légitime pour proposer des solutions équitables ».
Il y a deux types de données dans la cartographie : les données qualitatives et quantitatives.
On ne peut pas tout vérifier sur le terrain. Il faut donc sélectionner des sources de confiance.
Nous utilisons plusieurs types de sources :
Dans un atlas comme celui-ci il y a 50% d’utilisation du patrimoine, retravaillé. Il y a aussi 50% de création. Une création qui peut être parfois le résultat d’une réflexion sur du long terme. Il m’arrive de reprendre des séries d’esquisses inutilisées.
Le plus attrayant reste tout de même d’aller sur le terrain.
Propos recueillis par Jennifer Szwarc