Sarkozy versus Obama ?

Commentaire posté en réaction aux articles Le président privé de justice et La nuit d'Obama, publiés que le blog du procureur Phlippe Bilger.

Mardi 4 novembre 2008 - 12h45

@ fedydurke
Je ne crois pas que l'élection d'Obama soit "la véritable insulte pour Sarkozy" comme vous dites, ni que cet homme soit "le contraire de ce qu'est notre président". "Quand nous serons capables d'élire un Obama au pouvoir, déclamez-vous encore, nous serons adultes", etc.
Vous mélangez tout et effectuez des comparaisons assez dérisoires. Nicolas Sarkozy est sans doute autant à gauche que Barack Obama sur bien des points, replongez-vous dans la réalité des Etats-Unis d'Amérique et concevez que la situation y est difficilement comparable à celle de la France, notamment en ce qui concerne la fiscalité et l'intervention de l'Etat dans l'économie. Certes, le programme d'Obama, en matière de fiscalité ou d'immigration, s'inscrit clairement à gauche (1), mais là-bas, comme vous le savez il n'y a pas de RSA ni de RMI. Quant à l'immigration, les Etats-Unis, qui sont depuis l'origine une terre de migrants, demeurent le premier pays d'accueil au monde (un million d'immigrés par an), et connaissent en même temps des problèmes liés au communautarisme (communautarisme dont la gauche française est la première à se gausser).

Le sénateur Barack Obama en 2005 - crédit US Senat 


Vous savez sans doute aussi que le sénateur de l'Illinois s'est prononcé contre le marché "Airbus", alors que John McCain y était tout d'abord favorable, avant de changer d'avis. Si Airbus doit donc licencier ou mettre ses ouvriers au chômage technique, vous irez leur expliquer qu'Obama est le contraire de Sarkozy, que son élection est une insulte pour le président français (qui a contribué à sauver Alstom), et toutes vos remarquables réflexions.
Pour ma part, je souhaite de tout coeur que Barack Hussein Obama devienne, d'ici demain matin, le quarante-quatrième président des Etats-Unis. Mais je ne veux pas pour autant me bercer d'illusions et idéaliser le sénateur de l'Illinois.
Comme McCain s'il était élu, Obama sera confronté à une situation très difficile : crise économique et financière mondiale, guerre en Irak et en Afghanistan, réchauffement climatique, etc.
Un mot sur la guerre en Irak, à ce propos. Je me suis toujours prononcé contre. Mais je me suis peut-être trompé. Des gens assez courageux comme Pierre Lellouche ou Bernard Kouchner n'avaient-ils pas raison contre la majorité dont je faisais partie ? A vrai dire, je n'en sais rien : cette guerre, fondée sur un mensonge d'Etat, a été en outre mal organisée, mais il est encore trop tôt pour dresser un bilan. Si la situation se stabilise en Irak d'ici trois ou quatre ans et qu'un régime démocratique s'y enracine, on félicitera G. W. Bush malgré son imprévoyance et ses grossières manipulations ; dans le cas contraire, et si l'Irak devient un bastion du chiisme fondamentaliste, téléguidé par l'Iran, on continuera de le traiter de criminel. Que fera Obama en Irak ? Pourra-t-il évacuer l'essentiel des troupes dans seize mois comme il l'a promis ?

D'une manière plus générale, bien des questions se posent auxquelles il n'existe pas de réponses simples : faut-il par exemple imposer la liberté à un peuple tyrannisé que ce soit au nom du pétrole, des intérêts stratégiques ou du droit d'ingérence humanitaire ? Les Etats-Unis se sont illustrés dans cette voie à des époques et dans des contextes très différents : avec l'Allemagne et le Japon en 1945, plus récemment, avec la Serbie. Le résultat a été mitigé en Corée (ils ont tout de même sauvé - n'ayons pas peur des mots - la moitié du pays de la barbarie communiste). Ils ont failli gravement au Vietnam, différemment en Somalie, de manière honteuse en Amérique centrale et du Sud où ils ont appuyé, soutenu, créé des régimes militaires d'extrême droite, couvrant et soutenant les assassinats de masse et la torture (Salvador, Chili, Argentine, etc.). Il faut donc prendre du recul et se garder de toute considération manichéenne. George W. Bush a été une calamité pour l'Amérique et le monde - je l'ai écrit depuis huit ans - mais il n'est pas le diable et Obama le bon dieu. Je veux dire par là qu'en idéalisant ou en dénigrant à l'extrême, on se condamne aux désillusions les plus cruelles.
En matière de redistribution des richesses et d'environnement, je n'hésite pas une seconde entre MacCain et Obama, même si le premier s'est souvent placé à l'avant-garde du parti républicain sur des questions brûlantes. Obama s'était prononcé contre les forages off-shore, mais il est partiellement revenu sur sa position. En revanche, il s'est opposé à la violation des zones préservées d'Alaska, contrairement à son concurrent républicain. En matière d'environnement et de protection animale, MacCain a reçu la note de 40 sur cent, de la part de la plus ancienne association US (Human Society Legislative Fund), et Obama, la note de 60 (mais 100 pour H. Clinton) (2). Obama est favorable à l'exploitation des agrocarburants (dont son Etat, l'Illinois est très producteur), mais il a précisé qu'il fallait utiliser les agrocarburants de seconde génération, plus respectueux de l'environnement et qui n'entrent pas en concurrence avec l'alimentation humaine. Enfin, même si le programme de McCain en matière de lutte contre les gaz à effet de serre est loin d'être nul, celui d'Obama paraît bien plus ambitieux et volontaire. Là où, en effet, le sénateur démocrate s'oppose radicalement à Nicolas Sarkozy, c'est qu'il ne partage nullement son engouement pour le nucléaire (contrairement à McCain) et préfère diversifier les sources d'énergie, ce qui me paraît beaucoup plus raisonnable.
Un dernier mot sur Obama : je n'espère pas son élection parce qu'il est noir, ce serait faire du racisme à rebours (Condoleeza Rice aussi est noire), mais parce que c'est un homme dont j'apprécie les convictions et la personnalité ; pour autant son identité n'est évidemment pas anodine. Et il y a une grande émotion à imaginer que ce pays où l'on lynchait encore des noirs, il y a quarante ans, sera peut-être présidé dans quelques heures par un "couloured man". Il y a beaucoup d'émotion à imaginer que cette terre où ont souffert tant d'esclaves sera présidée par un homme d'origine africaine.
D'autres, en France, ont joué sur leur identité féminine pour expliquer en partie leur échec de mai 2007. Obama, lui, a déjà annoncé que s'il échoue, il ne mettra jamais en cause la couleur de sa peau. Une belle leçon de responsabilité venue d'outre-Atlantique.

(1) A noter aussi, qu'en ce qui concerne la crise des subprimes, McCain veut utiliser 300 milliards de dollars du plan de sauvetage des institutions financières pour racheter des crédits hypothécaires fragiles et les remplacer par des crédits à taux fixe.

(2). Obama n'a pas signé notamment le Downed Animal Protection Act.

Mercredi 5 novembre 2008, 11h05

Je ne vais pas répéter ce que j'ai écrit hier sur l'élection américaine en commentaire à votre article "un président privé de justice".
Quelques remarques cependant. Je comprends et partage vos critiques sur J-F. Kennedy, mais la comparaison avec Obama n'était pas totalement déplacée dans la mesure ou JFK s'est prononcé très tôt contre la discrimination raciale aux Etats-Unis.
Vous évoquez la première présidence Nixon. On lui doit en effet des progrès dans la détente Est-Ouest et des mesures intéressantes au plan intérieur. Pour ma part, je regrette notamment qu'il ait fait bombarder inutilement le Cambodge pour ensuite se désengager de la région sous la pression de l'opinion publique : le résultat fut l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges et l'un des pires génocides du XXème siècle (mais pouvait-on endiguer les menées de la Chine maoïste ?). Deuxième point : le coup d'Etat au Chili : même si l'intervention directe des Etats-Unis n'a jamais été officiellement prouvée, nous savons quelle a été la politique de la CIA dans cette affaire, comme dans d'autres pays d'Amérique latine.
Un mot sur John McCain, le candidat malheureux de cette élection dont je ne partageais pas les idées et redoutais le programme. Vous rendez un hommage mérité à l'élégance d'Obama, j'y ajouterai le fair-play du sénateur de l'Arizona qui s'est vraiment comporté en gentleman dans cette affaire. Quant à Sarah Palin, elle représente exactement tout ce je n'aime pas dans les Etats-Unis.
La personnalité d'Obama vous fait songer aux mots de Dominique de Villepin et d'Albert Camus ; je pense plus volontiers aux larmes du révérend Jessie Jackson et au combat du docteur Martin Luther King. Je songe aussi, vous l'avez lu, aux "strange fruits", à ces fruits étranges, ces corps d'hommes noirs que l'on pendait aux arbres, il y a moins de cinquante ans.
Mais, pour être légitime, l'émotion ne dure qu'un temps.
Cette élection suscite à juste titre un grand espoir dans le monde entier. Tout d'abord, bien évidemment, parce que nous allons enfin tourner la page des années Bush, ensuite, et par voie de conséquence, parce que les Etats-Unis vont sans doute privilégier la concertation internationale à l'arrogance et au diktat. Les Etats-Unis ne seront bientôt que la seconde puissance mondiale et ils connaîtront des transitions difficiles, tant sur le plan économique et financier, que sur les plans identitaires et géostratégiques (notamment la place de plus en plus prépondérante que prendra la communauté hispanique pour des raisons d'immigration et de démographie, la reconversion d'une économique fondée sur le tout pétrole, etc.). Obama a toutes les capacités pour accompagner ses mutations.
Or ce qui compte autant, sinon plus que l'étiquette politique, c'est la personnalité, la capacité d'adaptation, le pragmatisme de cet homme et cette ouverture d'esprit que vous soulignez aujourd'hui en évoquant la mémoire de sa grand-mère.

Jeudi 6 novembre 2008

Jean-Dominique Reffait
Passons sur votre modestie qui vous fait écrire "Je suis heureux aussi parce qu'Obama confirme ce que je pense depuis longtemps" - pour retenir la substance de votre propos :
"les théoriciens de la diversité sont des has been, à gauche comme à droite. La négation de la différence constitue la meilleure arme contre le racisme : Obama a réussi à convaincre les Américains qu'il n'était pas noir"
Utilisant une fois encore un événement pour justifier une utopie, vous faites le même contresens que celui que vous aviez fait à propos de l'empire romain : vous confondez en effet l'acceptation de la différence au sein d'une communauté dont les valeurs sont communes, et la négation de la différence. Il n'y a jamais rien eu de tel, ni dans l'empire romain, ni dans les Etats-Unis d'Amérique où le communautarisme est pour ainsi dire contrebalancé par un sentiment patriotique très fort.
La négation de la différence, c'est le nazisme, le communisme.
La régression c'est faire comme si Obama n'était pas noir - le progrès, c'est de savoir qu'il l'est et de l'aimer ainsi.

Lundi 10 novembre 2008

En relisant ce que j'ai écrit sur la guerre en Irak, je suis soudain frappé par tout le dérisoire de mon propos. Je disais que j'étais contre la guerre, et qu'aujour'hui, je ne savais plus. Mais comment peut-on être pour ou contre la guerre quand on ne l'a pas faite soi-même, quand on ne la pas sentie dans sa chair, que l'on est installé chez soi, devant son ordinateur? Tout cela n'est-il pas finalement bien ridicule ? Et comment choisir entre cet enfant irakien qui avait perdu bras et jambes ainsi que toute sa famille après un bombardement américain, entre lui et ces populations gazées, torturées, assassinées par Saddam ? Comment choisir entre la peste et le choléra ?
Pourtant, il faut bien choisir. Mais parfois, surtout en cette veille de commémoration, j'ai le sentiment que des milliers d'yeux, des yeux de spectres me regardent et me disent : mais de quoi parles-tu ?

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