Nazisme égale communisme ?

Commentaire rédigé en réaction à l'article Hitler = Staline ? publié par le procureur Philippe Bilger. 

Entre le nazisme et le stalinisme, il y a bien plus que des similitudes. Je dirai même qu’il en existe non seulement entre le stalinisme et le nazisme mais aussi entre ce dernier et le communisme. Car, je ne crois pas que le stalinisme ne soit qu’un communisme dévoyé ; c’est le système en lui-même qui est criminogène, comme l’a si souvent répété Jean-François Revel.
Pour ma part, je considère que les deux organisations collectives, qui sont loin d’être identiques, appartiennent toutefois à un schéma de type psychotique. Elles possèdent en effet toutes les caractéristiques de la psychose paranoïde : déni de la réalité ; sentiment de persécution, délire des grandeurs (volonté de créer un homme nouveau, désignation d’un bouc émissaire à éliminer : le Juif des Nazis, le riche et le capitaliste des communistes, etc)… Dans les deux systèmes, l’individu n’est rien, le groupe et son idéal sont tout. Au niveau collectif, ces idéologies apparaissent avec force lors de grandes phases régressives, elles-mêmes dues à une évolution trop rapide et à des bouleversements démographiques, culturels, économiques ou techniques non maîtrisés psychiquement. Pour ce qui concerne le nazisme et le communisme, la Grande Guerre a évidemment joué un rôle de premier plan.
Reste à poser une autre question essentielle : pourquoi le communisme, et en particulier le stalinisme, ont-ils bénéficié de tant de complicité et d’indulgence, notamment en Europe de l’Ouest ? C’est un vaste sujet auquel il est difficile de répondre en quelques lignes. D’une part, cette complaisance reflète les propres illusions idéologiques et psycho-affectives des personnes qui se sont montrées complaisantes à l’égard du communisme.
En 1953, Edouard Herriot a demandé aux députés de l’Assemblée nationale d’observer une minute de silence en l’honneur de Joseph Staline, qui fut pourtant l’un des plus grands criminels de l’histoire, et seuls deux députés ont alors refusé de se lever. Vingt ans plus tôt, le même Edouard Herriot avait considéré, au retour de son voyage en URSS - et alors que l'Ukraine était décimée par la famine et soumis à la terreur bolchevique (six millions de morts) - que l’on y vivait merveilleusement bien... Ce genre d’aveuglement volontaire renseigne davantage sur l’idéal personnel d’Herriot et sur son incapacité à se remettre en cause, que sur la réalité du communisme lui-même. Quant aux autres députés de l’Assemblée nationale de 1953, il faut prendre en compte le contexte historique, les conséquences de la Deuxième Guerre mondiale et le prestige conservé par l’Armée rouge, en dépit de la Guerre froide. Je le répète. Il n’existe pas d’explication unique et il faut étudier tous les mécanismes psychologiques, historiques et sociaux. Pour comprendre l’attachement au communisme d’un individu issu d’un milieu ouvrier français, dans les années trente ou dans l’immédiat après-guerre, il n‘est pas forcément nécessaire de remonter à son enfance. Ici, la tradition, l’identité du groupe, les aspirations sociales, jouent un rôle évident.
Autre exemple. Récemment, un éditeur a déclaré avoir refusé le manuscrit "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell sous prétexte que ce dernier effectuait bien trop de parallèles entre le communisme et le nazisme. Or cette appréciation nous renseigne davantage sur la subjectivité de cet éditeur d'origine juive que sur la réalité des faits historiques.
Cet attachement est donc déterminé par une série de critères qu‘il serait abusif de simplifier. Mais pour ne retenir que le domaine psychique, le communisme et le nazisme reflètent selon moi une phase très archaïque de l’évolution individuelle, une sorte de paradis où la mère et l’enfant vivaient sans aucun conflit, dans une totale osmose. C’est cet Age d’or que le communisme, héritier direct des mouvements chrétiens millénaristes, comme du jacobinisme terroriste, a tenté d’imposer par la force. Mais comme les nostalgiques de ce système sont incapables de comprendre les raisons profondes de leur attachement, et donc de les remettre en cause, ils s’appliquent à séparer le stalinisme du communisme, c’est-à-dire l’idéologie de sa réalisation criminelle : le communisme, idée formidable, n’aurait pas fonctionné, non pas parce qu’il était fondé sur une négation de la réalité, mais parce qu’il aurait été mal appliqué. Les psychanalystes et les psychiatres connaissent bien ces mécanismes d‘évitement visant à conserver les bénéfices secondaires de l‘individu ou ceux du groupe. J’ai entendu un jour Roger Hanin, le célèbre beau-frère du président Mitterrand, employer ce type d’argument en comparant le communisme au christianisme : ce n’est pas parce que ce dernier s’était dévoyé pendant les croisades ou l’Inquisition, disait-il en substance, que le christianisme était à rejeter. Certes, mais le christianisme a survécu à l’épreuve de la réalité pendant vingt siècles tandis que le communisme s’est effondré au milieu de ses crimes après moins de quatre-vingts ans de barbarie (vingt-cinq millions de morts pour la seule URSS en un peu plus de trente ans). Enfin, si les grandes religions monothéistes sont loin d’être étrangères au schéma psychotique et si le lien de parenté entre christianisme et socialisme a été maintes fois affirmé, ces religions ont su toutefois s’adapter à des réalités complexes et répondre à certaines attentes profondes de l’être humain, notamment dans sa relation avec la mort. Contrairement à la plupart des gens, je considère que les organisations collectives de type psychotique constituent l’un des moteurs de l’histoire, non pas parce qu’elles sont restées figées, mais au contraire, et paradoxalement, parce qu’elles ont su se dénaturer, s’assouplir et perdre en quelque sorte ce qui était leur force (pathologique) d’origine. Nous l’avons observé jadis avec le christianisme ; nous le constatons aujourd’hui avec l’Islam : ces grands systèmes peuvent à tout moment générer une régression psychotique en raison de leur évolution mal maîtrisée. L'on ne doit pas s'imaginer par ailleurs qu'il existerait une sorte d'étanchéité entre la psychose collective et un prétendu état social "normal", la porosité, la fluidité étant au contraire de règle. Toute société porte en elle ce type de régression de manière latente, mais ses mécanismes de régulation interne sont infiniment variables. En somme, il faut s’affranchir des jugements de valeur pour essayer de comprendre. Plutôt que de se demander lequel, du communisme ou du nazisme, est le pire des deux, il faut peut-être se poser la question suivante : pourquoi une modification de l’environnement (au sens large) a-t-elle suscité de telles réponses collectives de la part d’un peuple donné à un moment donné de son histoire ? C’est en termes d’adaptation et d‘inadaptation que nous pourrons sans doute mieux percevoir le problème. Dans ce cadre, la réflexion peut faire appel, non seulement à l’histoire, à la géographie, à l’économie ou à la psychanalyse, mais aussi aux progrès récents de l’éthologie et des neurosciences. Il nous reste encore bien des choses à comprendre sur les économies psychiques collectives et le rôle joué par la pathologie dans les organisations humaines depuis l‘aube de l‘histoire.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, "Nazisme égale communisme ?", Le carnet de Laurent Dingli, août 2008.

Dimanche 17 août 2008

Répondre

Le contenu de ce champ est gardé secret et ne sera pas montré publiquement.
CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.
Image CAPTCHA
Copiez les caractères de l'image en respectant la casse.