Commentaires au billet du procureur Philippe Bilger "Ciel, elle n'est pas vierge", Ã propos de l'annulation d'un mariage par le tribunal de Lille.
Samedi 31 mai 2008
Je partage pour l'essentiel l'opinion déjà exprimée par Aïssa Lacheb-Boukachache sur cette question et vous remercie pour les précisions que vous nous apportez aujourd'hui. La croisade de Madame Badinter finit par lasser.
J'ajoute une nouvelle illustration de cette croisade, la déclaration récente de Corinne Lepage qui déclare en substance :
"(...) Il est inacceptable que la voie du divorce par consentement mutuel ou faute n'ait pas été choisie. Le choix de la nullité du contrat de mariage vise à introduire par la petite porte les règles de la charia dans le droit français ; la non virginité ne peut être une cause licite de rupture du contrat de mariage pour la bonne et simple raison que notre droit ne prend heureusement pas en considération ce type de condition, qui serait du reste inconstitutionnelle".
Dimanche 1er juin 2008
Fadela Amara a eu le ridicule d'évoquer une «fatwa contre l’émancipation des femmes». «J’ai cru que l’on parlait d’un verdict rendu à Kandahar.» a-t-elle précisé. La secrétaire d'Etat a manqué, me semble-t-il, une occasion de se taire. Idem pour Nadine Morano. La nuance apportée par le garde des Sceaux m'a davantage convaincu, dans les limites de ma connaissance du dossier qui est à peu près nulle.
Mais au-delà de cette péripétie, la France me semble assez mal à l'aise quand elle a besoin de claironner en permanence ses valeurs (qui ne me paraissent nullement attaquées en l'occurrence). Cette crispation soudaine, ce choeur d'indignations qui forcent les clivages, renseignent peut-être davantage sur les doutes que nous pouvons entretenir au sujet de notre propre identité que sur la menace religieuse réelle. Tout cela prend l'allure d'une mauvaise pantomime dans laquelle nos hommes et femmes politiques s'empressent de jouer les cabotins de circonstance.
Le billet d'Eolas que vous citez et que j'avais lu est en effet très instructif, notamment lorsqu'il évoque le consentement de l'épouse à la procédure de nullité. Il a raison en outre de dire que les professionnels de l'indignation devraient se renseigner avant d'éructer. Vous rappelez à votre tour fort justement que ce n'est pas la virginité qui est ici en cause, mais le mensonge. Corinne Lepage, pour qui j'ai par ailleurs beaucoup d'estime, va parfois un peu vite en besogne. Ce n'est pas la première fois que je le remarque. Elle est avocate que Diable !
Catherine A.,
C'est vous qui avez perdu une belle occasion de vous taire. Puisqu'on se tue à vous répéter que ce n'est pas la virginité qui est en cause mais le mensonge, c'est-à -dire la rupture de la confiance sur laquelle est fondé le mariage.
Idem pour Duval Uzan qui écrit :
"Ce monsieur, qui a 33 ans, qui est ingénieur, cultivé et qui vit en France, réussit à faire établir par la loi que la virginité est une qualité essentielle du mariage...".
Non et non ! Il ne s'agit pas de VIRGINITE ! Arrêtez de dresser l'épouvantail de la charia à tout propos, vous risquez de ne plus être crédible quand l'occasion le justifiera réellement.
Lundi 2 juin 2008
Le jugement de Lille s’est très rapidement focalisé sur la question de la virginité. Après avoir rappelé, grâce à des juristes tels qu'Eolas et vous-même, qu’il s’agissait là d’une méconnaissance du dossier et d’une erreur grossière d’interprétation (la virginité n'était pas en cause, mais seulement le mensonge) nous pourrions nous interroger sur l’ampleur de ce phénomène. Comment expliquer une telle émotion et la constance avec laquelle des observateurs parfois avertis, et même des juristes, nient les faits.
Mais tout d‘abord, voici encore quelques exemple de ces réactions irrationnelles :
Pour Ségolène Royal, la décision du juge est "une régression du droit et de la dignité des femmes"(...) Après tout, les époux n'avaient qu'à divorcer».
Martine Aubry quant à elle, dit avoir été «époustouflée, scandalisée par la décision du tribunal de Lille d'annulation de mariage pour non virginité».
Martin Hirsch estime qu'un «appel est nécessaire et qu'en cas de confirmation du jugement, il faudrait modifier la loi». Un tel jugement est «proprement inconcevable dans notre société», déclare-t-il , tout en affirmant être «en colère».
Selon Laurence Rossignol, secrétaire nationale chargée des droits des femmes au PS, la décision de justice "bafoue le droit des femmes à disposer de leur corps" et brave la laïcité. Mieux la vice-présidente du Conseil régional de Picardie note sérieusement "la coïncidence entre l'obsession de la virginité du tueur de femmes Fourniret et la décision des juges de Lille".
Intéressant d’ailleurs de repérer les occurrences du nom Fourniret dans les commentaires (ces derniers ayant par ailleurs atteint le chiffre record de 1125 sur le seul blog d’Eolas !). Est-il besoin de souligner à quel point le thème de la virginité est une question ultra-sensible ? Il me semble que, bien plus que la lettre du jugement lui-même, cet aspect explique la levée incroyable de boucliers à laquelle nous assistons (ce qui n’empêche à l’opportunisme politique de se manifester, mais il ne peut expliquer à lui seul un tel phénomène). Nous touchons là au cœur de la psychologie collective et à l’une des hantises des sociétés humaines : l’opposition pureté/souillure de la femme/mère. Pour la plupart d’entre nous, cette opposition est non seulement difficile à conscientiser, mais elle constitue même une réalité à jamais inconcevable. Cette affaire, comme le procès Fourniret, d’une manière très différente, constitue une sorte de retour du refoulé, ils ramènent de gré ou de force à la conscience un sujet souvent très désagréable pour l’esprit humain : la dualité de l’image maternelle, notamment sous la forme de l’opposition classique vierge/putain. Chacun réagit évidemment à ce rappel en fonction de son histoire individuelle, de sa sensibilité, de son psychisme, etc. mais elle laisse rarement indifférent et nous ramène souvent à notre propre ambivalence. Il faut donc peut-être se résigner au fait que la plupart des commentaires refuseront de considérer la réalité du jugement de Lille pour n’obéir qu’à des considérations inconscientes.
Enfin, sur un plan plus juridique, les précisions de Bertrand sont très intéressantes et je crois, comme lui, qu’il faut veiller à l’indépendance de la justice.