L'éviction du père et le mépris du vivant

e52700946cf9169b8203e7704a1655a2.jpgEn cette matinée du 8 mai, j’épluche la presse afin de lire les différents commentaires sur l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. En feuilletant le numéro spécial du Point (daté du 10 mai), quelle n’est pas ma surprise d’y découvrir, dans la rubrique société, un article consacré aux inventions de l’année 2007. Entre le tee-shirt climatisé, le téléphone GPS, le lit flottant ou la lampe portable, une mention du « challergique ». Il s’agit, plus précisément, d’un chat, garanti hypoallergénique, vendu comme un vulgaire produit, par un société californienne (San Diego). Je connaissais depuis près de deux ans l’existence de ce projet scandaleux ; malheureusement, je constate, que loin d’avoir été abandonné, il a été mené à son terme. Le texte de Frédéric Tourneur se contente d’évoquer des généralités, comme les mécanismes de l’innovation. Pas la moindre réserve, en revanche, pas le plus petit commencement d’interrogation sur un projet pourtant controversé et, pour le moins, discutable. On parle de sauce Béchamel, de graphite, de boite de conserve, de laser, mais sur cet être vivant chosifié, manipulé, rien ! Les qualités du chat hypoallergénique sont rapportées avec humour et légèreté - ton habituel de certains observateurs lorsqu’ils évoquent la condition animale ou la biodiversité (voir le reportage consternant d‘envoyé spécial sur la consommation des sushis) :

« Challergique ? Vous avez toujours prétexté une allergie aux chats pour empêcher votre conjoint d’en adopter un ? Cacher lui cet article ! La société Allerca, basée à San Diego (Etats-Unis) commercialise en effet des chats hypoallergéniques. Fruits de nombreux croisements et sélections, ces félidés ne produisent presque plus la protéine responsable de l’allergie. Si votre nez ne peut plus vous servir d’alibi, il reste l’excuse du portefeuille : ces matous coûtent près de 4000 euros ».

Malgré quelques tests probants, les prétendus « qualités » hypoallergéniques », vantées par la société américaine, n’ont pas encore été scientifiquement prouvées. Allerca affirme, par ailleurs, que les chatons ne sont pas génétiquement modifiés, mais issus de sélections et de croisements entre les rares chats (1 sur 50.000) naturellement dépourvus de glycoprotéine Fel d1, substance à l'origine de réactions allergiques chez les humains. Le problème n’en demeure moins entier. Pour justifier ses activités mercantiles, la société Allerca utilise l’alibi de la préservation animale par le biais d’une fondation destinée à la congélation et au clonage d'espèces en voie de disparition (léopards d‘Asie, etc.) . Enfin, le directeur, Simon Brodie, s’engage à stériliser les chatons pour éviter les croisements non contrôlés (par la firme ?). Au-delà du cas particulier de cette entreprise, c’est la volonté de vouloir modifier le vivant pour des raisons purement financières, utilitaires et au seul bénéfice de l’homme, qui doit nous faire réagir. La société texane Yorktown Technologies commercialise déjà, sous le nom de GloFish, un petit poisson tropical rendu fluorescent par l'adjonction d'un gène de corail. Autre exemple : en 2002 la société Genetic Saving and Clone annonçait avoir réalisé le premier clonage de chat (1).

D’une manière très différente, mais dans un esprit similaire, une société californienne (encore !) prélève et congèle les spermatozoïdes d’un homme mort afin d’inséminer sa compagne artificiellement. Comme dans le cas des chats hypoallergéniques, la science entérine deux sentiments de type psychotique : la toute-puissance et le déni de réalité. Ainsi assume-t-on clairement le fait qu’un enfant naîtra sans père biologique. Et de symbolique, l’image du père mort est devenue une réalité. Il s’agit, à mes yeux, d’une dérive très dangereuse. Je n’aime pas comparer les événements actuels avec le nazisme dont il faut toujours rappeler la spécificité historique. Mais j’avoue que ce mode d’insémination post-mortem me fait songer à une pratique de la fin du national-socialisme, relatée dans le très beau livre de Viktor Klemperer sur la langue du IIIème Reich ; celle-ci consistait pour des jeunes femmes à épouser des soldats de la Wehrmacht tués au combat. Je souligne à ce propos que, selon moi, le nazisme ne constitue pas une revanche du père symbolique, comme l'a cru un brillant historien anglais, mais la domination d’une image maternelle très primitive dont le moi de l‘enfant ne s’est jamais dissocié. Dans la méthode d’insémination américaine, le rôle du père est lui aussi nié : le seul couple surpuissant et survivant reste celui de la mère et de l’enfant. Un monde materné et une population infantilisé constitue l’une des caractéristiques de nos sociétés modernes. Il n’est pas possible, dans le cadre d’un blog, de revenir longuement sur le rôle que peut jouer la technique dans cette gigantesque régression collective, (voir notamment les écrits de Gérard Mendel et de Tony Anatrella). A travers l’exemple des ces chats hypoallergéniques, ce n’est pas seulement le bien-être des animaux qu’il faut avoir à l’esprit, c’est toute notre philosophie de la vie qui est en question.

(1). On sait qu'après une période d'euphorie, plusieurs start-up américaines, spécialisées dans les biothechnologies, durent cesser leurs activités. Je n'évoque pas ici la thérapie cellulaire et la recherche sur les cellules souches, qui laissent espérer d'importantes découvertes dans un avenir relativement proche.

Liens et références : Le Point du 10 mai 2007, pp. 90-97, dossier réalisé par Frédéric Tourneur, avec Jeanne Jeanblanc, Marine de La Horie et Nathalie Lamoureux, les articles de l'Expansion (13/11/2004), Courrier international ; Le Nouvel Observateur du 27/09/06. En Anglais : le site d'Allerca et de la fondation du même nom ; le dossier de Wikipedia ; enfin sur la tentative du Genetic Saving and clone, l'article de la technologie review de mars 2005. Sur le glofish de la Yorktown technologies, voir l'article d'Eric M. Hallerman de la Virginia Polytechnic Institute and State University. Sur l'insémination post-mortem, le reportage "des bébés à la carte", Infrarouge, 3 mai 2007. France 2.

Photo Laurent Dingli : reproduction interdite sans autorisation

Mardi 8 mai 2007

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, "L'éviction du père et le mépris du vivant", dans Le carnet de Laurent Dingli, mai 2007.

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