1685 : Le Brandebourg accueille les Huguenots

J’inaugure aujourd’hui la rubrique "présentation d’archives historiques" avec un texte du dix-septième siècle, l’édit de Potsdam, promulgué le 29 octobre 1685 par l’électeur de Brandebourg, Frédéric Guillaume Ier en faveur des Protestants français.

Friedrich Wilhelm von Brandenburg par Gedeon Romandon - 1688

Le document s’inscrit dans le contexte de l’Edit de Fontainebleau, publié, quelques jours plus tôt, le 18 octobre, par Louis XIV, et qui révoquait celui de Nantes. Ce dernier, rendu par Henri IV, près d’un siècle auparavant, en avril 1598, avait mis un terme aux guerres de religion. L’Edit de Nantes établissait un équilibre entre catholiques et protestants conférant notamment à ces derniers une liberté de culte très relative, ainsi que la jouissance de plusieurs places fortes. Mais cet équilibre demeurait précaire et se heurtait à l‘évolution absolutiste de la monarchie ainsi qu‘aux mentalités contemporaines, hostiles à toute division religieuse. Sous le règne de Louis XIII, en 1629, l’Edit d’Alès annula l’octroi de places de sûreté et d'assemblées politiques aux protestants.

Dès le début de son règne personnel, Louis XIV annonça qu’il voulait mettre un terme à cette politique de tolérance (on conçoit alors ce terme dans le sens négatif de supporter l‘autre et non pas de l‘accepter). Les libertés accordées à ceux que l’on nommait en France, les gens de la R.P.R. (religion prétendue réformée), c‘est-à-dire les protestants, ne cessèrent dès lors de se réduire.

Dans la logique du temps, l’objectif du Roi Très Chrétien était de renforcer l’unité religieuse, considérée comme indissociable de l’unité politique, suivant l‘adage : une foi, une loi, un roi - popularisé par les théoriciens du XVIème siècle - et du principe « cujus regio, ejus religio » (tel prince, telle religion) posé par la paix d’Augsbourg, en 1555. Le roi de France est non seulement l’oint du Seigneur, le Lieutenant de Dieu sur terre, mais il est aussi, depuis le Moyen Age, le fils aîné de l’Eglise catholique. A noter que, nulle part en Europe, il n’existe véritablement de tolérance au sens contemporain du terme. L’acception naîtra d’ailleurs à cette époque, notamment sous l’impulsion d’un émigré protestant, l’écrivain Pierre Bayle dont les joutes théologiques avec Bossuet sont restées célèbres.

Pierre Bayle par Louis-Ferdiand Elle

L’Edit de Fontainebleau interdisait le culte protestant dans tout le royaume de France, contraignait les pasteurs à la conversion ou à l’exil et prohibait l’émigration des religionnaires. Les violences exercées contre ceux qui refusaient de se convertir, prirent différentes formes : condamnation aux galères pour les fugitifs, peine de mort pour les pasteurs surpris sur le sol français, dragonnades pour les réfractaires (logement de gens de guerre). Il faut ajouter à cela la violence consistant à forcer les consciences des « nouveaux convertis » ou « nouveaux catholiques ». Tous ces violences, réelles, insupportables, n’atteignirent jamais cependant le niveau de celles que connut la France dans d’autres périodes de son histoire : les guerres de religion au XVIème siècle, la Terreur sous la Révolution, ou la répression de la Commune de 1871.

L’Electorat de Brandebourg faisait partie de ce qu‘on appelle le Refuge huguenot. Beaucoup de pays à majorité protestante, l’Angleterre, les Provinces-Unies , les cantons suisses, des pays scandinaves, les colonies anglaises ou hollandaises du Cap ou d’Amérique du Nord, ont accueilli les réformés français sur leur sol, en leur accordant aides et privilèges. La cohabitation ne fut pas toujours simple, les Huguenots étant pour l’essentiel calvinistes et ceux des différents Etats allemands ou scandinaves, souvent luthériens (1), mais l’émigration se révéla dans l‘ensemble très profitable, non seulement pour les immigrés qui échappaient ainsi aux persécutions dans leur pays d‘origine, mais aussi aux Etats du Refuge qui bénéficiaient d'un afflux de personnes souvent cultivées et compétentes dans leurs professions respectives.

Ci-dessus : caricature illustrant les dragonnades (SHPF)

L’électorat du Brandebourg faisait partie du Saint Empire romain germanique, lui-même constitué de 300 Etats souverains. Le Brandebourg fournit un effort conséquent pour accueillir les Huguenots. Et ces derniers le lui rendirent bien. Les protestants français contribuèrent en effet à l’essor de ce qui deviendra, à partir de 1701, le royaume de Prusse, puis, après 1871, le cœur du Reich allemand.

En 1685, l’électeur de Brandebourg est Frédéric Guillaume, dit le Grand Electeur, un homme âgé de 65 ans, à qui il ne reste plus que trois années à vivre. Lui-même calviniste, il a passé son enfance pendant la terrible Guerre de Trente Ans (1618-1648), dont l‘une des premières causes fut l‘opposition politique et religieuse entre catholiques et protestants. Ce conflit fut l’un des pires fléaux que l’Europe ait connu après la Grande Peste. Pour donner un ordre de grandeur, il coûta la vie à un tiers de la population allemande et laissa des traces pendant longtemps sur les plans matériel, social et psychologique. Mis à l’abri en Hollande pendant la guerre, Frédéric Guillaume suivit les cours de l’université de Leyde et s’intéressa, entre autres, au développement du commerce et de l’agriculture. C’est sans doute en suivant l’exemple des Provinces Unies, l’une des plus grandes puissances maritimes de l’époque avec l’Angleterre, qu’il conçut le projet de doter la Prusse d’une flotte. Celle-ci allait rapidement s’illustrer dans le tristement célèbre commerce triangulaire, c’est-à-dire, la traite négrière.

Frédéric Guillaume Ier de Brandebourg

C’est donc dans une région qui reste encore à repeupler et à moderniser que les religionnaires français sont accueillis à partir de 1685. L’influence des Huguenots sur le royaume de Prusse a été déterminante. En 1732, un total de 18 000 réfugiés, sans compter les nobles et les militaires, était assujetti aux tribunaux coloniaux français en Brandebourg-Prusse, dont 8 900 pour la seule ville de Berlin (2).

Ci-dessus : Banquet de la garde civique d'Amsterdam à l'occassion de la paix de Münster par Bartholomeus van der Helst, peint en 1648.

Les Réfugiés ont relevé plusieurs villages détruits par la guerre de Trente Ans. Ils ont introduit des habitudes nouvelles en matière d'habitat et d'alimentation, organisé le premier système de transport public à Berlin, contribué au développement des manufactures, à la vulgarisation des techniques dans des domaines aussi variés que le textile ou l'art de la fortification. Ils ont eu une part déterminante dans la création de l'Académie Royale des Sciences et des Lettres qui compte à sa fondation, en 1700, deux-tiers de membres d'origine française. Ce sont eux encore qui ont mis en valeur la partie nord-ouest de la ville, une zone nommée Moabit, "la terre de Moab", en raison de sa grande pauvreté. Au XVIIIe siècle, que ce soit en Prusse, ou aux Pays-Bas, la presse est francophone (3). Si les Huguenots ont largement contribué à diffuser la culture française à travers l’Europe, il est difficile de mesurer la part qui leur revient dans les relations passionnelles qui opposèrent la France et l’Allemagne au cours des siècles suivants.

Le document : Il s’agit de l’extrait d’une copie du texte original, que j’ai transcrite aux archives nationales il y a une quinzaine d'années. Mis à part les accents, j’ai tenté de respecter l’orthographe de la source.

Edit de Sa Serenité Electorale

de Brandebourg

Qui expose

Tous les Droits, Franchises & Privilèges que

Sadite Serenité Electorale accordera aux François de

La Religion Reformée, qui viendront s’établir

Dans ses Estats

Donné à Potsdam le 29 d’Octobre 1685 (…)

I.

Afin que tous ceux qui prendront la résolution de venir s’habituer dans nos Estats puissent trouver d’autant plus de facilité pour s’y transporter, Nous avons donné ordre à Nostre Envoyé Extraordinaire auprès des Messieurs les Estats Généraux des Provinces Unies, le Sr Diest, & a Nostre Commissaire dans la ville d’Amsterdam, le Sr Romswinckel de fournir, a Nos dépens, à tous ceux de ladite Religion qui s’adresseront a eux des bastimens et vivres, dont-ils auront besoin pour faire le transport de leurs personnes, biens & familles depuis la Hollande, jusques dans la Ville de Hambourg, dans laquelle ensuite Nostre Cons. D’Estat & Résident au Cercle de la basse Saxe le Sr Guerique leur fera fournir toutes les commodités, dont-ils auront besoin pour se venir rendre dans telle Ville & Province de Nos Estats, qu’ils trouveront bons de choisir pour le lieu de leur demeure (…)

IV

Les biens meubles, marchandises & denrées qu’ils porteront avec eux, ne seront sujettes a payer aucuns droits, ny peages, mais seront exemptes de toutes les charges & impositions de quelque nom & nature qu’elles soient.

V

Au cas que dans les Villes, Bourgs & Villages, ou lesdits gens de la religion iront s’establir il se trouve des Maisons ruinées, vuides ou abandonnées de leurs Possesseurs, & lesquels les Propriétaires ne seroient pas capables de remettre en bon estat ; Nous les leur feront assigner & donner en pleine propriété pour eux & leurs héritiers (…)

VII

D’abord qu’ils auront fixé leur demeure dans quelque Ville ou Bourg de nos Estats, ils seront receus au Droit de Bourgeoisie & au Corps des Mestiers, dans lesquels ils seront propres d’entrer & jouiront des mesmes Droits & Privilèges, que ceux qui sont nez ou domiciliez depuis tôt temps aux dites Villes & Bourgs, sans qu’ils soient obligez de payer quoy que ce soit pour cela & sans estre Sujets au Droit d’Aubaine, ou autres (…)

VIII

Tous ceux qui voudront entreprendre quelque Manufacture & Fabrique soit de Draps, Estoffes, Chapeaux, ou de telle autre sorte de Marchandises qu’il leur plaira, ne seront pas seulement pourveus de tous les Privilèges, Octroys, & Franchises qu’ils pourront souhaiter ; mais nous ferons encore en sorte, qu’ils soient aydez d’argent & de telles autres provisions & fournitures, qu’il sera jugé nécessaire pour faire réussir leur dessein.

IX

Aux paisans & autres qui se voudront mettre à la Campagne Nous ferons assigner une certaine étendue de pais pour la rendre cultivée, & les ferons secourir de toutes les nécessites requises pour les faire subsister dans le commencement, de la mesme manière que Nous avons fait à un nombre considérable de familles Suisses qui sont venues habiter dans nos Etats (…)

XII

Comme ceux de la Noblesse Françoise qui ont voulu se mettre sous nostre protection & entrer en nostre service y jouissent actuellement des mesmes honneurs, dignités et avantages que ceux du pays, & qu’il se trouve mesme plusieurs parmy eux élevez aux premières charges de Nostre Cour & au commandement de Nos troupes ; Nous voulons bien continuer les mesmes grâces à ceux de ladite Noblesse, qui se viendront établir à l’avenir dans Nos Etats leurs donnant les charges, honneurs & dignités dont-ils seront trouvés capables, & lorsqu’ils achèteront des fiefs ou autres biens & terres nobles Ils les possèderont avec tous les droits, libertés & prérogatives dont la noblesse du pais est en droit de jouir.

XIII

Tous les Privilèges & autres droits dont il est parlé cy-dessus auront lieu, non seulement à l’égard de ceux de la Nation Françoise qui arriveront dans nos Estats après la date du présent Edict, mais encore à l’égard de ceux qui s’y sont venu establir auparavant, pour veu qu’ils soient exilés de la France à cause de la Religion Réformée, ceux qui font profession de la Romaine n’y pouvant prétendre en aucune manière (…)

Signé : Frédéric Guillaume

(1) La Saxe électorale était le bastion de l’orthodoxie luthérienne. Dans le Palatinat, les réformés étaient en revanche majoritaires tandis que les catholiques jouissaient d‘une relative tolérance, le prince électeur, Charles-Louis, leur ayant accordé la devotio domestica, le culte domestique. Le ravage du Palatinat par Louis XIV et le changement dynastique allait modifier cette coexistence après 1685. Loin de l’exemple du Palatinat, le Wurtemberg s’était signalé au contraire par sa fermeture : « Mieux vaut les Turcs dans le pays que les réformés ». Pour les autres cas de figure voir Thomas Klingebiel, « L’Allemagne du Refuge, Tensions confessionnelles et réforme religieuse », dans Magdelaine (M.), Thadden (R. von), Le Refuge huguenot, Paris, Armand Colin, 1985, pp. 97-109.

(2) Jürgen Wilke, « Statut et pratiques judiciaires des Huguenots en Brandebourg-Prusse (1685-1809), », dans Magdelaine (M.), Thadden (R. von), op. cit., pp. 111-126.

(3) Société d’Histoire du Protestantisme français.

Quelques repères bibliographiques :

* Labrousse (Elisabeth), La Révocation de l'Edit de Nantes: Une foi, une loi, un roi, Paris, Payot, 1990, 221 p.

* Magdelaine (M.), Thadden (R. von), Le Refuge huguenot, Paris, Armand Colin, 1985, 283 p. 

* Buffet (Cyril), Berlin, Paris, Fayad, 1993.

* Cottret (Bernard), L'Edit de Nantes, Paris, Perrin, 1998, 491 p.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, "1685 : Le Brandebourg accueille les Huguenots", dans Le carnet de Laurent Dingli, juin 2008.

Jeudi 5 juin 2008.

Dernière mise à jour : vendredi 6 juin 2008