La psychiatrie est-elle impuissante ?

Commentaires postés en réaction aux articles "La psychiatrie est-elle impuissante ?" sur le site de Maître Eolas et Le silence est requis, sur celui du procureur Philippe Bilger.

Samedi 17 mai 2008

L'un des problèmes les plus difficiles à aborder est celui de la compétence des experts (en matière judiciaire), qu'ils soient psychologues, psychanalystes ou psychiatres, d‘où l‘intérêt de maintenir des collèges de spécialistes, les uns pouvant, tant bien que mal, corriger les erreurs des autres. Réagissant au commentaire n° 47, Eolas a raison de rappeler la distinction entre psychanalyse et psychiatrie. Force est de constater cependant, que certains psychanalystes, dont les conclusions sont pour le moins péremptoires, ont aussi voie au chapitre en tant qu‘experts. Dans ce cas, la limite entre la référence médicale stricte et l’interprétation libre, pour ne pas dire fumeuse, devient parfois très floue.
Un exemple parmi d’autres, le procès Fourniret. Le psychanalyste Philippe Herbelot estime ainsi de manière très tranchée "que le mythe de la virginité, avancé par Fourniret pour expliquer ses crimes, est "du pipeau, de la foutaise". D‘après lui, "La motivation de Michel Fourniret n'est pas sexuelle, c'est le sentiment de toute-puissance narcissique vis-à-vis des victimes, de leurs familles, et plus globalement de toute la société". L'expert précise cependant dix minutes plus tôt que pour Fourniret, "il y a deux types de femmes : la Vierge Marie d'un côté, et les autres, qu'il considère comme des putains". Je m’étonne de lire tant de contradictions de la part d‘un « expert ». Contrairement à Philippe Herbelot, je crois en effet que, loin d’être du "pipeau", le mythe de la virginité est au cœur même de ce type de fonctionnement mental, car il correspond à l'une des deux facettes de la mère archaïque qui est tour à tour et, parfois même, simultanément, bonne et mauvaise, pure et impure, soignante et maltraitante (on retrouve cette dualité dans la relation que l’assassin a instaurée avec Monique Olivier et les jeunes victimes). Il n'y a pas, d'une part, la sexualité de Michel Fourniret et, de l'autre, sa volonté de domination perverse : il s'agit d'un tout. La séparation établie par Monsieur Herbelot me paraît très artificielle.
Je voudrais enfin, si vous le permettez, faire le lien, avec une bonne fiction que j’ai vue hier : Le septième juré d‘Edouard Niermans. Ce qui m’a frappé, au-delà du scénario dont la vraisemblance peut être discutée sur le plan psychologique, c’est la permanence de cette dualité de l’image maternelle. Car finalement, tout se ramène à cela. Le vrai personnage détestable de l’histoire, ce n’est pas le meurtrier, mais sa femme qui justifie ses crimes, veut les cacher en faisant accuser un innocent, un immigré algérien (nous sommes à la fin de la guerre d‘Algérie). La femme est donc, ou bien la demi putain, victime du meurtre, ou bien l’épouse manipulatrice et raciste. Dans tous les cas, elle est perverse et coupable, alors que le véritable meurtrier est une sorte d’enfant impulsif qui conserve cependant un fort sentiment de culpabilité et de justice, puisqu’il cherche à disculper le jeune maghrébin accusé à sa place. Mise à part la caricature assez gauchisante de la société provinciale des années soixante, ce qui est frappant dans ce téléfilm c’est la force du schéma qui lui sert d‘épine dorsale : mère perverse et toute puissante d‘un côté, enfant à la fois victime et meurtrier, de l‘autre. Et, comme toujours, le « conflit » de ce dernier ne peut s’achever que dans la mort. J’ai souvent écrit sur ces questions, car je crois qu’elles constituent l’un des moteurs de la psychologie collective.
Enfin, je voudrais rappeler que, comme tout intervenant d'une procédure, les experts psychiatres peuvent être manipulés par des criminels pervers narcissiques, tout comme les juges, les journalistes, les avocats ou les jurés.

Mardi 20 mai 2008

(...) d'une manière plus générale, l'important est moins la fonction même de l'expert que sa compétence et plus particulièrement - ce qui est toujours très difficile à évaluer - la finesse de son approche psychologique. Il y a de très bons psychologues et de très mauvais psychiatres. L’expérience, les diplômes servent bien entendu de références mais ne constituent pas une garantie suffisante, comme dans d'autres professions d'ailleurs. C'est plus une question individuelle que professionnelle. C'est là où réside l'une des difficultés du problème car la justice, comme toute institution, à besoin de normes pour fonctionner. Finalement, elle se retrouve presque dans la même situation qu’un simple particulier qui a besoin de consulter un psychanalyste ou un psychiatre pour la première fois. Comment choisir ? on se réfère à la réputation du thérapeute au sein de sa profession, aux articles qu’il a éventuellement publiés, aux patients qu’il a déjà soignés, etc. Mais là encore, comme partout, il existe des imbéciles couronnés depuis des lustres. D’où la nécessité du principe de la collégialité de l’expertise. Il faudrait peut-être songer à une forme de reddition des comptes qui ne soit pas cependant inquisitoriale et puisse ainsi influer négativement sur la liberté du psychologue ou celle du médecin. La question de la responsabilité se pose aussi pour d’autres intervenants du monde judiciaire, notamment les juges et les procureurs, depuis l’affaire d’Outreau. La reddition des comptes et la collégialité étaient deux des trois principes fondamentaux de la démocratie athénienne. Le second surtout présente autant d’effets vertueux que pervers, la reddition des comptes tournant facilement au règlement de comptes et à la désignation de boucs émissaires. La démagogie sévit aujourd’hui comme il y a deux mille cinq cents ans. Quoi qu’il en soit, il y a certainement un nouvel équilibre à trouver qui - tout en respectant l’indépendance des juges et des médecins - permette de réévaluer le sens de leur responsabilité. C’est là, je le rappelle, l’appréciation d’un béotien qui ne connaît pas les ressorts du monde judiciaire ni les arcanes de la loi.
Vous trouverez, au lien suivant, le résumé d’un article d’un psychologue, diplômé en criminologie appliquée à l’expertise mentale, qui aborde la question de la réforme en matière d‘expertise :
www.jidv.com/Bouchard-JID...

Le compte-rendu du procès Fourniret daté d'aujourd'hui,précise:
"Contrairement à d'autres experts qui avaient balayé l'argument de la quête de la virginité, M. Zagury a pointé l'importance de cette obsession de "pureté" dans la mécanique meurtrière de Fourniret.
"Les victimes ont été choisies parce qu'elles possédaient une tenue, une attitude, qui répondaient à ce principe d'exaltation de la virginité", a expliqué le spécialiste. "Il tue ce qu'il a idôlatré (sic)" a-t-il ajouté, en soulignant "l'impossibilité de la réalisation de son fantasme" et ainsi la succession des crimes. Il "commet les crimes, mais aussi il les légitime. Il étale sa certitude que ces crimes ne sont que la conséquence, certes regrettable, de sa quête de pureté", a-t-il affirmé.
Selon lui, c'est cette légitimation de ses actes par Michel Fourniret lui-même, qui en fait "le tueur en série français le plus abouti" (source : actualités yahoo).
On le voit, il ne s'agit pas en l'occurrence d'un simple détail d'interprétation puisqu‘il est présenté comme l’un des moteurs même de la démarche criminelle.

Mercredi 28 mai 2008

Commentaire posté sur le blog du procureur Philippe Bilger en réaction à la conférence de presse donné par le procureur Nachbar à l'issue du procès Fourniret

Je partage en tous points votre opinion. Cet aspect tentaculaire de la médiatisation devient proprement inquiétant et fait sortir le procureur de son rôle. Certains, à n’en pas douter, seront sans doute tentés de faire la comparaison avec une fonction éminente de notre République, la première d'entre elles. Mais restons plutôt dans le domaine qui nous intéresse. Finalement, par cette justification inopportune, effectuée dans le cadre d‘une conférence de presse, il s'établit une sorte de parallèle entre le procureur et l'assassin, au risque de gommer la solennité indispensable à un procès d’assises et au réquisitoire de l’avocat général. On a glosé sur la véhémence de ce dernier dans l’affaire Fourniret. Comme vous le dites, il serait déplacé de le faire lorsqu’on n’a pas assisté aux audiences. De plus, l'habileté manipulatrice de Fourniret n'est sans doute pas étrangère à l'attitude de Francis Nachbar. Par ailleurs, et vous aviez vous-même abordé cette question cruciale, quelle est la part d’humanité et de monstruosité d’un tel criminel ? L’un de vos internautes a risqué la comparaison facile et déplacée avec le nazisme, comme s’il s’agissait de cela. Vous m’excuserez l’emploi d’un terme psychanalytique, mais je crois que l’avocat général est l’une des incarnations du Surmoi de la société, c’est-à-dire, pour faire vite, qu’il représente la loi du père dont le rôle est de fixer des limites et des interdits à l’enfant. Je ne parle pas ici de la compétence de tel ou tel procureur, n’ayant aucun élément pour en juger. Je rappelle simplement que sa fonction, essentielle pour notre société, ne doit pas être dénaturée par ce genre de maladresses comme celle qui consiste à se justifier, non pas seulement devant la presse et l'opinion publique, mais à travers elles, devant Fourniret lui-même. Pour le reste, dénoncer la monstruosité d'un tueur en série, ce n'est, en aucune manière, en faire un sous-homme, c'est encore une fois, redire la norme d'une société. Je crois, en revanche, que la Justice doit pouvoir rendre des comptes quand elle commet de graves manquements, sans porter atteinte pour autant à son indépendance. Je suis trop ignorant dans ce domaine pour hasarder une quelconque suggestion. Au-delà de la fonction, il y a une question d'humanité et je n'en ai pas senti beaucoup à l'époque dans les propos ou l'attitude du juge Burgaud.
J’ai apprécié votre intervention dans l’émission d’Yves Calvi consacrée à la « folie meurtrière ». Vous m’avez appris bien des choses, notamment sur la possibilité qu’a le juge de solliciter autant d’expertises et contre-expertises qu’il l’estime nécessaire. Je crois en effet que cette collégialité, ces expertises contradictoires, constituent le minimum de garantie indispensable pour évaluer la responsabilité ou l’irresponsabilité d’un criminel. Quand j‘entends des énormités dites par la psychologue du documentaire, qui évoque sérieusement la « culpabilité » d‘un psychotique délirant vis-à-vis de son père comme origine de son trouble, je me dis que la multiplication des expertises est loin d'être superflue. Je regrette seulement que l’émission se soit limitée à la folie et n'ait pas abordé les troubles de la personnalité. Sans doute l'occasion d'un autre débat.  

Samedi 7 juin 2008

Je me suis interrogé, à diverses reprises, sur la fiabilité des expertises psychiatriques, je voudrais aujourd'hui évoquer le cas inverse, celui d'excellentes expertises qui ne sont pas prises en compte par les juges. J'ai vu, il y a quelque temps, un reportage sur le déni de grossesse. On y affirmait que, dans bien des cas, les juges n'avaient pas suivi l'avis de l'expert sur l'irresponsabilité de ces femmes, ou du moins sur leur responsabilité atténuée, les juges les ayant condamnées à des peines sévères, notamment à de la prison ferme. J'avoue que ces décisions me paraissent très choquantes (toujours dans les limites de ma connaissance des dossiers en question). Ces juges ont en effet refusé de prendre en considération le fait que ces femmes n'avaient nullement conscience de leur grossesse ; en aucune manière, il ne s'agissait de monstres manipulateurs, mais seulement de personnes atteintes d'un trouble bien connu de la psychiatrie, trouble qui n’a d‘ailleurs rien d’irréversible. Comme dans beaucoup d'autres domaines, l'évaluation de la décision judiciaire est parfois victime d’un certain décalage entre les progrès conjoints de la médecine et de la psychologie d’une part, et, les préjugés du juge et de la société, de l‘autre. Il faudrait encore ajouter à cela, un second décalage, celui de l'intervention du législateur, puisque c'est à lui de prendre en compte les évolutions scientifiques ou tout simplement celle des mœurs, dans l'évaluation de la responsabilité pénale. Il est vrai aussi que nous touchons là à un tabou de la société : l'infanticide et l'image insupportable de la mère meurtrière. Sans doute n’existe-t-il pas de solution miracle, mais, en tout état de cause, l’humilité et la capacité d’écoute des intervenants, qu’ils soient juges, procureurs, avocats ou psychiatres, permettraient d’éviter bien des drames.