Quelques réflexions sur le Tibet et sur la Chine

La plupart des pays qui ont subi (ou désiré) le joug communiste sont passés, une fois libérés, par une phase de nationalisme plus ou moins aiguë. Ce sera sans doute aussi le cas de la Chine que sa taille, sa population, ses prouesses économiques auront encore davantage tendance à conforter dans cette illusion de toute-puissance « narcissique ». Le communisme nie en grande partie l’identité d’une nation pour valoriser un idéal, une utopie à vocation universelle, même si, dans la pratique, les considérations nationales demeurent très prégnantes. Il n’en reste pas moins que ces pays accusent un déficit au niveau de l’expression identitaire à l’issue de leur expérience communiste. Celle-ci gomme en effet artificiellement les conflits les plus apparents sans pourtant les régler, à la manière d'un cache-poussière. Nous l’avons vu notamment avec la Serbie, la Russie, et aujourd’hui la Chine. Cette période de fragilité, de reconstruction matérielle et identitaire engage bien évidemment la communauté internationale à la prudence (et non pas forcément à la défiance). Dans ces périodes de transition, le discours nationaliste le plus simpliste peut facilement trouver un écho favorable et déboucher sur de véritables catastrophes. C’est pourquoi, il faut se montrer attentif et ne pas humilier la Chine à tout propos dans le cadre des Jeux olympiques de Pékin. Refuser de recevoir une médaille constitue-t-il une solution, comme certains le préconisent ? Je n’en suis pas sûr, du moins dans l‘état actuel de la situation géopolitique.

Pour autant, devons-nous assister sans rien dire à la répression qui frappe les opposants tibétains ou chinois ? Je ne le crois pas davantage. La situation est particulièrement complexe et il serait sans doute très léger de prétendre le contraire. Mais c’est là que le rôle de la communauté internationale et de ses responsables politiques est essentiel. Si ces derniers ne prennent pas la tête du mouvement de protestation en le canalisant, sans pour autant l’affadir ou le dénaturer, ils laissent libre cours à tous les excès, à toutes les méprises et aux confusions les plus dangereuses. C’est pourquoi, le silence du Président de la République française est difficilement compréhensible et, je dirai même, excusable. Dix jours, il aura en effet fallu dix jours pour que l’on entende Nicolas Sarkozy s’exprimer sur ce dossier capital. Que le Président de la République ait pris le temps de la réflexion dans une affaire particulièrement complexe, qui ne saurait le comprendre ? Mais, ce délai n'en demeure pas moins tout à fait injustifié. Entre la position qui consiste à insulter le gouvernement de Pékin et celle qui se contente de l'inviter fort timidement à la retenue, il existe une voie médiane. Ménageons la susceptibilité des Chinois, sans pour autant trembler devant eux (1), prenons garde aux poussées nationalistes, si dangereuses pour le monde entier et privilégions le dialogue, mais, encore une fois, n’abdiquons pas de nos valeurs fondamentales. Ce n’est pas à un sportif de porter seul le poids de cette protestation en refusant une médaille, avec les conséquences incontrôlables que cela peut avoir, c’est à un chef d’Etat de prendre ses responsabilités. Nous avons entendu beaucoup de discours sur les droits de l’homme. Il est temps de leur donner l’application qu’ils méritent.

18h

De passage à Tarbes, le président de la République hausse enfin le ton. «Je veux que le dialogue commence et je graduerai ma réponse en fonction de la réponse qui sera donnée par les autorités chinoises», a déclaré Nicolas Sarkozy qui "ne ferme la porte à aucune possibilité" (2). On sait que les critiques avaient été vives après les premières déclarations du président, et cela au sein même de la majorité. Sur son blog, Alain Juppé a même ironisé ce matin en déclarant à propos des réactions de la communauté internationale «en somme, nous demandons au pouvoir de Pékin de tuer avec retenue !». Sans doute, mais soyons aussi charitable avec Alain Juppé et évitons de lui rappeler le rôle trouble qu'avait joué la France au Rwanda lorsqu'il était Premier ministre. Il est toujours stupéfiant de constater à quel point la préoccupation pour les Droits de l'homme est inversement proportionnelle à la place occupée au sein de l'appareil d'Etat. Que Messieurs Juppé et de Villepin n'ont-ils joué les matamores lorsqu'ils dirigeaient le pays ! D'autres, à droite comme à gauche, perdent leur sang froid et accusent le gouvernement de collaboration en assumant pleinement la référence à l'occupation nazie... (3) Mais au-delà de cette querelle mircrocosmique et, il faut le dire très franco-française, l'important est que la communauté internationale puisse mettre le gouvernement communiste chinois devant ses contradictions. La repression, la torture, sont des pratiques incompatibles avec l'esprit même des Jeux olympiques. La déclaration commune qui sera faite par l'Union européenne ces prochains jours à Bruxelles sera dans ce cadre déterminante. Il en va de notre crédibilité. Il en va même de la stabilité mondiale et du nouvel équilibre dont nous rêvons pour demain.

(1). Depuis des mois, les représentants du gouvernement français prononcent rarement une phrase sans ajouter aussitôt : "ce grand pays qu'est la Chine" ou "nos amis les Chinois". Attention à ce que le respect, légitime, ne tourne pas à la basse complaisance.

(2). Le Figaro international.

(3). Ainsi le député Lionnel Luca (UMP). Force est de constater cependant que sans la forte émotion qu'a suscitée le silence du gouvernement, le président de la République ne serait peut-être pas sorti de sa réserve.

Mardi 25 mars 2008. Dernière mise à jour le 26 mars 2008.