Le dernier des Poilus

Lazare Ponticelli, le dernier des Poilus, le dernier de la prétendue Der des Der, vient de disparaître... Cette mort-là véhicule tellement de symboles, elle suscite tant d’émotions et touche à ce point le cœur même de notre identité qu’elle ne relève plus seulement du deuil national mais bien du deuil individuel. Et comme dans tout deuil véritable, les souvenirs de l’être manquant, de l’être chéri, reviennent en force. J’entends à nouveau ces paroles déchirantes de Poilus, ces lettres de désespoir qui m’ont arraché des larmes. Je repense à ces fantassins du mois d’août, qui couraient sous la mitraille dans leur uniforme garance, mais aussi aux fusillés pour l’exemple de 1917 qui ne furent pas des lâches. Je revois ces images d’hommes au visage noir, ces gazés, ces mutilés, tous ces combattants absorbés, dévorés par la fange, amalgamés à l’ordure, finissant par faire corps avec elle ; je repense à vous, mes mangeurs de rats, mes légionnaires, mes petits troupiers, mes pauvres gueules cassées, je pense à vous mes Bretons, mes Corses, mes Spahis, mes Sénégalais. Lazare Ponticelli me fait songer à Guillaume Apollinaire et à tous ces hommes qui ont dû sceller le pacte du sang pour être enfin acceptés par leur nouvelle patrie. L'auteur d'Alcools aura humé un peu de cet oxygène patriotique avant de crever de la Grippe espagnole. La Grande Guerre, l'un des hauts monuments voués à la Bêtise et au Gâchis. Une Bêtise opiniâtre et macabre qui fauche par dizaines de mille. C'est la Grande Parade des fanatiques, des idéalistes tarés, le défilé lugubre des petits et des grands galonnés. Les mêmes, qui entonnaient au mois d'août leur chants du départ et leurs belliqueuses rodomontades, appellent désormais leur mère en pleurant, en crevant, dans l'eau fangeuse d'un trou d'obus... C'est ce patriotisme de généraux pleins de morgue et de jeanfoutre qui vous met le couteau entre les dents et vous fait pousser des ailes noirs d'anarchistes... J’imagine la souffrance de mon grand-oncle, blessé à Verdun d‘une balle dans l‘oeil. Et j’entendrai toujours cet autre Poilu qui, agonisant dans sa civière après l‘une de ces offensives absurdes, confiait à l’infirmier qui le transportait « Qu’est-ce qu’il faut souffrir pour la France !». Alors me reviennent les tentatives contemporaines visant à comprendre ou à décrire le cataclysme, notamment l’article écrit par Sigmund Freud en 1915 - la guerre se révèle si barbare qu’elle sidère même le plus visionnaire, le plus brillant de nos esprits contemporains. Je me souviens aussi des grandes pages de notre littérature et de leurs auteurs, Roland Dorgelès, Blaise Cendrars, Henri Barbusse, Georges Duhamel, mais aussi - comment les oublier ? - Louis-Ferdinand Céline, Pierre Drieu La Rochelle, c’est-à-dire cette génération sacrifiée qui allait se jeter dans le bras des extrêmes, pour remplir d’autres tranchées et inventer d’autres fosses communes. La Grande Guerre, c'est aussi cette mégère hideuse qui enfante Staline et Adolf Hitler. Aujourd’hui pourtant, je préfère me souvenir de ces anonymes dont les ossements gisent toujours dans la Somme ou dans l’Aisne. Et du général Bourjois, engagé volontaire à dix-sept ans, que j‘ai eu la chance de rencontrer. Je le vois encore s’approcher de moi, avec son déambulateur et toutes ses facultés intellectuelles intactes pour, à 104 ans, répondre encore patiemment à mes questions. Je repense enfin à Louis Renault, au petit char de la victoire qu’il a su construire avec l‘aide du général Estienne et de ses ouvriers harassés de travail. Aucune guerre peut-être n’aura entraîné autant de transformations politiques, économiques, sociales, scientifiques… La vraie Révolution ce n’est pas 1968, ce n’est pas même 1917. La vraie révolution, c’est 1914, c’est 1918. Aujourd’hui, quatre-vingt dix ans après la fin de la boucherie, la Grande Guerre entre définitivement dans l’Histoire de France. Elle y pénètre, comme elle se glisse dans la tombe du dernier des Poilus, telle une compagne qui ne sera jamais tout à fait sereine.

Mercredi 12 mars 2008. Dernière mise à jour : 15 mars 2008