Devoir de mémoire et identité nationale
Commentaire posté sur le blog de Monsieur le procureur Philippe Bilger.
Le président de la République doit-il s’excuser pour les crimes commis par la France pendant la guerre d’Algérie ? A cette question, vous répondez « surtout pas ». Sans doute, en effet, n’a-t-il pas à le faire, mais cette péripétie internationale pose plus largement la question du regard que les collectivités humaines portent sur leur mémoire. Premier point : l’utilisation politique de l’histoire au profit du pouvoir. Depuis l’empereur Auguste jusqu’à l’époque contemporaine, elle a toujours existé. Elle correspond au désir de pérenniser une domination, de lui conférer une légitimité en la reliant à un passé réel ou mythique. Ici, elle s’assimile le plus souvent à de la propagande. Mais cette récupération de la mémoire, cette mise en scène parfois excessive, répondent aussi aux aspirations identitaires des peuples et s’inscrivent dans un moment donné de leur évolution collective. La France d’Ancien Régime a vénéré pendant longtemps Jeanne d’Arc et Saint-Louis, puis, avec le siècle des Lumières et le début de la Révolution, elle a fait du roi Henri IV un mythe. Les cas sont encore plus frappants avec l’apparition des nationalismes du XIXème siècle. Voyez l’Allemagne ressuscitant ses Nibelungen, héroïsant le combat du Chérusque Arminius vainqueur des légions romaines. Voyez la France elle-même statufiant son Vercingétorix, en songeant moins à Jules César et à Alésia qu’à l’Alsace-Lorraine et à Sedan. Je ne parle pas ici de Drumont, de Maurras et de l’exaltation nauséabonde du « sang » français. Emile Durkheim l’écrivait à la fin du XIXème siècle : comme toute nation, l’identité française a besoin de symboles pour se rassembler, elle vénère autant Jeanne d’Arc, le drapeau tricolore, que les soldats de l’an II. Et dans ce cadre, la réalité des faits historiques compte peu. C’est une question de symbole, de fierté nationale, d’identité profonde. Nous vivons encore largement suivant ce schéma depuis cinquante ans : idolâtrie vouée au général de Gaulle, influence de l’extrême gauche et du parti communiste sur l’histoire « officielle » de la République, notre mémoire étant l‘héritière directe de la configuration géopolitique de 1945, ainsi que des grands événements qui ont suivi. Or Nicolas Sarkozy a lui-même participé à cette volonté d’arrimer le pouvoir à un socle identitaire, aidé en cela par la belle plume d’Henri Guaino. Je me souviens, pendant la campagne, avoir entendu un discours sur la nation particulièrement émouvant, même si l’hommage rendu au colonialisme m’a choqué et que le culte posthume voué à Guy Môcquet m‘a lassé. Emouvant parce que, pour la première fois depuis longtemps, des valeurs historiques communes étaient vivifiées, nous permettant de sceller à nouveau le pacte national. Car ce dernier n’est jamais donné une fois pour toute. Il faut constamment l’alimenter, le protéger, l’inspirer. C’eût été peut-être l’occasion aussi d’intégrer d’autres composantes de la nation : les fils des esclaves et des colonisés en font partie. Cela n’a pas été fait et je l’ai regretté. Là s’arrête ma critique. Certains historiens de gauche se sont offusqués de ce que le pouvoir avait pourtant toujours fait, les mêmes historiens n’ayant jamais blâmé les énormités qui correspondaient à leur propre idéologie, comme la justification de la Terreur révolutionnaire, le complot des 200 familles ou la revanche patronale de 1940. Si l’énonciation de valeurs communes est une nécessité, la société civile doit toutefois se montrer vigilante dans une démocratie et ne pas se laisser enfermer dans un moule systémique, quel qu‘en soit par ailleurs le bien-fondé. Aucun pays du monde ne fait volontiers acte de repentance. La Turquie ne veut pas entendre parler des Arméniens, l’Autriche ne se sent pas responsable de la Shoah, le Japon ignore les crimes commis en Chine et les Chinois ceux perpétrés au Tibet. Mis à part les Etats-Unis, auxquels il faut parfois reconnaître ce courage, nous avons été parmi les rares pays à reconnaître nos fautes, du moins certaines d‘entre elles. J’ai souvent critiqué Jacques Chirac, mais il a beaucoup œuvré dans ce sens : massacres des Madagascar, rôle de l‘Etat français dans la rafle du Vel d‘Hiv et la déportation des Juifs, etc…
Je ne sais pas si un chef d’Etat doit battre constamment sa coulpe pour des crimes perpétrés par les générations qui l’ont précédé, ce que je crois en revanche c’est que le débat est nécessaire. Et je me permettrai pour terminer une comparaison avec le monde judiciaire : vous savez mieux que moi, Monsieur l’avocat général - et vous en avez débattu à propos des crimes d’ordre psychiatrique - qu’autant et plus encore que l’excuse elle-même, l’explication, la clarification, constituent une forme d’apaisement essentiel pour les familles des victimes ou pour les victimes elles-mêmes, qu’elles soient d’origine française ou algérienne.
En France, je crois que nous assistons non pas à la résurrection , mais au chant du cygne de l’idée nationale. Cette dernière ne sera pas remplacée par un sentiment fort d’appartenance à l'Europe, mais par une nouvelle forme d‘expression d‘identité d’échelle internationale. L’accélération de la mondialisation, l’augmentation de la mixité culturelle, et surtout l’effet des dérèglements climatiques vont bouleverser en profondeur nos modes de vie et de pensées. J’imagine deux scénarii : ou bien nous parvenons à freiner les bouleversements climatiques immenses dont nous ne vivons encore aujourd’hui que les prodromes, et alors le phénomène de mondialisation continuera de s’accroître avec une dilution des entités traditionnelles, ou bien - ce qui est malheureusement plausible - nous n’y parvenons pas, et dans ce cas, étant donné l’impact de cette dérégulation et du pillage des ressources sur la planète, nous nous dirigeons vers un repli identitaire et une crise dont nous n‘imaginons même pas l‘ampleur. Je dois admettre que, dans un tel contexte, les questions de susceptibilités franco-algériennes me font l‘effet d‘un épiphénomène.
Jeudi 6 décembre 2007